22 septembre 2017

Aller à la mer

Comme toute patrie, celle-ci secrète ses exclusions.
Au Wallon que je suis, Quick et Flupke avaient tôt ouvert les portes d'une civilisation mystérieuse. Cette civilisation vivait en deux aires. L'une était urbaine, et je sentais confusément qu'elle me resterait d'un accès malaisé (j'ai su plus tard que cette difficulté avait pour nom Bruxelles). L'autre était faite d'espaces jaunes et bleus. Et celle-là, je savais qu'elle m'appartenait aussi d'emblée. Pourtant, je n'en avais pas pris possession ; je n'avais pas encore été sacré par la pelle et le seau, qui sont le sceptre et le sceau de ce royaume-là. C'était la Côte, notre Côte. Et je savais que je resterais exclu du nous tant que ce sacrement ne serait pas descendu sur moi. Oh, j'allais bien, moi aussi, à la mer ! Mais ça ne valait pas. Cette Frise lointaine, où m'emmenaient des parents sans doute écolos avant le mot, avait beau avoir des plages grises bordées de dunes, être peuplée des mêmes mouettes, ça comptait pour du poivre. Il y manquait les pavés sarreguemines de la digue, les cerfs-volants, les chars à voile, les haut-parleurs et les cordons de «villas Monique» qui faisaient d'une mer La Mer.
Car aller «à la mer», sans autre déterminatif, ce n'était pas aller vers des improbables méditerranées, ni vers la mer qui cesse un peu d'être du Nord quand elle est de France ou de Hollande. Non, aller à la mer, c'est se poser sur cette terre bien peu maritime, de sable et de coquillages, qui était toute la Belgique. Aller à la mer, c'était vivre son pays.

Jean-Marie Klinkenberg - Petites mythologies belges



20 septembre 2017

Culture belge

Les Impressions nouvelles, 171 pages

Carrousels, flonflons, brocantes et parcours d'artistes ne sont pas les seuls atouts des fêtes de quartier, comme en témoigne celle de Cointe (juin), sur les hauteurs de la cité ardente, dont les organisateurs ont eu l'idée de convier Jean-Marie Klinkenberg à un entretien convivial dans la crypte de l'église (dénommée à tort «basilique»). Le sémiologue proposait quelques ouvrages à dédicacer (aux couleurs du drapeau et au pinceau, s'il vous plaît) parmi les plus connus du grand public, telles les mythologies belges et liégeoises ou encore un précis d'histoire sociale de la littérature belge (Espace Nord), en collaboration avec Benoît Denis

16 septembre 2017

Traduire

Le traducteur est méconnu ; il est assis à la dernière place ; il ne vit pour ainsi dire que d'aumônes ; il accepte de remplir les plus infimes fonctions, les rôles les plus effacés ; "servir" est sa devise, et il ne demande rien pour lui-même, mettant toute sa gloire à être fidèle aux maîtres qu'il s'est choisis, fidèle jusqu'à l'anéantissement de sa propre personnalité intellectuelle. L'ignorer, lui refuser toute considération, ne le nommer, la plupart du temps, que pour l'accuser, bien souvent sans preuves, d'avoir trahi celui qu'il a voulu interpréter, le dédaigner même lorsque son ouvrage nous satisfait, c'est mépriser les qualités les plus précieuses et les vertus les plus rares : l'abnégation, la patience, la charité même, et l'honnêteté scrupuleuse, l'intelligence, la finesse, des connaissances étendues, une mémoire riche et prompte, - vertus et qualités dont quelques-unes peuvent manquer chez les meilleurs esprits, mais qui ne se trouvent jamais réunies dans la médiocrité. Il nous faut donc respecter, et même honorer publiquement, en la personne de l'habile et consciencieux traducteur, ces traces des perfections que nous adorons dans ce que nous concevons de plus élevé ; il nous faut donc louer, en même temps que son nom et ses mérites, les puissances du monde intelligible par lui glorieusement, et modestement, manifestées dans le monde sensible.

Valéry Larbaud, 1957 - "Sous l'invocation de Saint-Jérôme"


Le travail dans l'ombre du traducteur, de la traductrice, est justement (et un peu pompeusement) honoré par Larbaud dans un encart du hors-série du magazine "Le 1" (aoūt 2017).
Malgré toute la sympathie éprouvée pour le format insolite de ce journal (évitez-le dans le métro aux heures de pointe), on peut douter de l'intérêt d'avoir scindé ce passage sur une seule feuille pliée en seize, dont la lecture exige une gymnastique pénible pour en trouver la bonne séquence.

14 septembre 2017

Bonnard... et Marthe par Goffette

Que l'ombre la garde [Marthe] encore un peu dans son rêve qui flotte et la berce comme une eau, Pierre dans sa cuisine prépare le café. Il aime ce moment où le jour se décide à sauter la barre de la nuit, si près du silence qu'on entendrait son souffle en se penchant à la fenêtre. Il aime cette attente et ce geste de verser l'eau bouillante, tandis que l'eau du temps coule sur les toits où seuls encore, tels des cris de coqs, percent les cous rouges des cheminées. Le café passe lentement, noir comme un coup de poing : la nuit est morte.

Guy Goffette - Elle, par bonheur, et toujours nue



Hommage de Guy Goffette à celle qui fut l'épouse et pratiquement l'unique modèle de Pierre Bonnard. Marthe continue à susciter des questions à propos du mensonge qu'elle fit à Pierre, sur sa famille, sur son âge. Le récent livre (Stock, 2016) de Françoise Cloarec aide peut-être à les élucider ?


2 septembre 2017

Robes fougères

Les genêts ployaient sous mon poids, des feuilles fraîches se trouvaient arrachées, je lâchais la chevelure des longues herbes déjà blondes, je filais entre les cuisses luisantes des châtaigniers : enlacement à la forêt qui était le fait de jambes alors vigoureuses et d'un souple zigzag entre les perches. Trop tard. Même courant je ne la rattrapais pas, et pourtant j'essayais par vitesse et surprises d'une trajectoire qui évitait les arbres de capturer son image avant que des flaques, des écorces, des miroirs en plumes, elle s'effaçât définitivement. Elle aimait la forêt, au contraire de sa mère, et cela son père l'avait toujours su, même s'il refusait qu'elle s'abîmât les doigts, ou la robe, dans la terre noire. Dès que se trouvait autour d'une eau de pluie un peu de vase, j'y cherchais les empreintes, griffes du renard, sabots étroits des chevreuils, et jamais je ne trouvais parmi eux comme je l'aurais aimé son petit talon ferme. Je me précipitais vers ce qui semblait être la forêt ancienne, plus humide et à cause de cela moins furetée. Arbres tombés, lianes et arbustes serrés ralentissaient ma course, mais derrière les rideaux de lierre ou clématite ou chèvrefeuille ce pouvait toujours être elle la couleur claire, le bord de sa robe au moment où elle se cachait, et non les ailes de ramiers en couple qui, dur claquement, remontaient les rayons obliques du soleil, fuyaient vers les trouées dans feuillage. Essoufflé je posais les lèvres sur l'écorce des gaules balancées tout en haut, j'en sentais la vibration. J'écartais des robes fougères vertes pour, un instant, voir briller du ruisseau le regard. Agenouillé entre les jeunes jambes de la forêt – elle ne cesse de s'élancer neuve – je remontais aux fourches toucher la mousse obscure, humer son odeur de terre, de sève, de naissance, quand les doigts s'accrochent et les bouches, que le souffle est celui des bêtes et des plantes, que les orteils griffent la boue... J'étais seul. La mort l'avait, frêle gibier à robe blanche, chassée jusqu'à la fièvre, au halètement, au délire, et rapidement l'avait tuée.

Jean-Loup Trassard - Lunes grises ("Nous sommes le sang de cette génisse")



Dans "Lunes grises", le narrateur évoque avec une admirable inspiration, le souvenir de la fille d'un charbonnier des forêts, morte jeune de maladie.

1 septembre 2017

Le lien à la terre

"Blé moulu, beurre, laitages caillés, pommes juteuses, farine des châtaignes, légumes emplis de sève, jaune couchant des œufs pris au nid, miel brun salive sucrée des trèfles et tilleuls... je sais, et sens avec plaisir, que la terre me constitue autant qu'elle constitue les arbres qui enfoncent leurs racines autour de la chambre où je suis né et les bêtes avec qui, sur les branches et jusqu'au fond des terriers, je partage cette parenté.
(J-L Trassard)



Ce livre me suit depuis le mois d'avril, assez longtemps pour mériter la phrase de Proust qui entend qu'un livre est une amitié. J'y suis retourné régulièrement comme on retourne à la campagne, une chère campagne, pas celle des fermes connectées et batteries de poulets, mais les champs et villages d'une vie rurale encore entraperçue dans mon enfance et que les livres de Jean-Loup Trassard racontent merveilleusement. Une Mayenne rurale qui disparaît et qui vaut pour nos campagnes, du sud de la Belgique ou d'ailleurs, qui s'en vont pareillement. Non non, ne ramenons pas le lourd bateau «c'était mieux avant» mais – et je l'écrivais ici en février 2016 à propos d'un autre livre de l'auteur – nous laissons quelque chose de bien derrière nous, qui ne reviendra pas.   

15 août 2017

Ciel et nuages

"Sans cesse, quand de nouveau un de ces nuages se présentait hésitant dans son champ de vison, il avait d'abord le sentiment de le reconnaître. Chaque nuage lui donnait pour commencer un sentiment de déjà-vu. Il s'efforçait de le suivre des yeux le plus longtemps possible et peu à peu la certitude de l'avoir déjà aperçu, la veille, un autre jour, longtemps avant peut-être, s'érodait, se dissipait. Jamais un nuage n'était vraiment le même qu'un nuage vu la veille, ou une minute auparavant. Et de plus, ils ne restaient jamais semblables à ce qu'ils avaient été à leur naissance, c'est-à-dire à leur naissance à son regard. Même quand ils ne se fondaient pas dans un autre nuage plus vaste, plus décidé, plus impérieux, ils devenaient insensiblement autres, au point qu'au moment où il cessait de les apercevoir dans le lointain, il finissait par douter de les avoir vraiment suivis; car il n'était jamais certain de ne pas avoir laissé, en un instant de distraction, son regard passer sur un autre nuage, entièrement différent du premier."


Étude de cumulus - John Constable (1822)

Vrai bijou, petit livre "dans la tradition des livres de prose de Jacques Roubaud. [...] ...où apparaît la vie entière de Mr Goodman, sorte d'alter ego romanesque de l'auteur" (quatrième de couverture). Les nuages passent, "ciel "éternellement changeant", de l'enfance à l'âge mûr et l'œuvre de John Constable ranime un pan de vie occulté. 
Lire le billet sur "à sauts et gambades" ( 2010).

11 août 2017

Les clients du Barnum


J'ai découvert Jean-Pierre Cescosse grâce à un bel article qu'il a consacré à Simone Weil dans La Semaine Littéraire n°1171 (avril 217). Se savoir "infiniment éloigné de la foi de Weil" ne l'empêche pas d'en percevoir "la puissance et l'authenticité", possibilité humaine à laquelle il n'a pas accès. Au bout du portrait de l'élève d'Alain Chartier, Cescosse s'interroge : "Comment aurait-elle perçu la paix glaciale et sournoise du Grand Marché à Zombies et Pègre Algorithmique où nous nous trouvons, elle qui vécut sous le signe de ce que Tocqueville ("De la démocratie en Amérique") a superbement nommé «le trouble de penser et la peine de vivre» ?" 

9 août 2017

Exercice pour le soir

Arrête-toi. Au lieu de haleter de seconde en seconde
Comme un torrent de roc en roc dévalant sans vertu,
Respire
Plus lentement et sans bouger, les pieds croisés, les mains jointes,
Regarde, comme si c'était le monde tout entier,
Un objet, menu et domestique, par exemple 
Cette tasse

Néglige sa courbure, ce bord ondulé, des dessins bleus.
Ne considère que l'intérieur, cette cavité blanche, cette surface
Lisse
L'eau n'est lisse ainsi que les soirs de grand calme
Après une journée qui rassemble et retient son bonheur
Au centre du silence où s'arrête son souffle.

Peux-tu nommer un jour, une heure, sans reflets d'hier,
Sans impatience de demain, où ton âme fut ainsi
Lisse ?
N'écoute pas ton cœur, ne compte pas ton pouls, ne songe pas
Au temps qui vers la mort te traverse, mais seulement
En arrêtant ton souffle regarde cette pure et seule qualité
De lisse.

Si maintenant tu apprenais à fixer ton regard, ta pensée
Ton âme sans ciller sur quelques centimètres carrés de
Lisse,
Peut-être alors, sans fuir le monde, sans éviter les femmes,
Sans changer d'état, de pays, de nourriture,
Pourrais-tu espérer un jour commencer à comprendre
Le monde entier.
...


P-A Renoir (1900)
Texte repris dans "Le 1", hebdomadaire au format inhabituel. Journal d'idées pour lecteurs pressés, il existe depuis plus de trois ans, mêle l'imaginaire et le rationnel, propose un seul thème par numéro. Le hors-série (Été 2017) Comment débrancher? (en vacances) est consacré au lâche-prise.


24 juillet 2017

Résister

Il nous arrive souvent, à nous qui sommes revenus et qui racontons notre histoire, que l'interlocuteur nous dise : «Moi, à ta place, je n'aurais pas résisté un seul jour.» Cette affirmation n'a pas de sens rigoureux : on n'est jamais à la place d'un autre. Chaque individu est un sujet tellement complexe qu'il est vain d'en prévoir le comportement, davantage encore dans des situations d'exception, et il n'est même pas possible de prévoir son propre comportement.

En épigraphe de "Aurais-je été résistant ou bourreau ? " de Pierre Bayard. 

Musée de l'Holocauste à Washington
Getty Images/Linda Davidson/The Washington Post/Contributeur