22 mars 2017

À l'assaut de la Bastille


"Camille [Desmoulins] propose au peuple la colère. Il grimpe sur une table devant le café de Foy. «On prépare une Saint-Barthélemy des patriotes», lance-t-il. C'est sa formule la plus célèbre, son moment de grâce. Le mot patriote est alors une sorte de sésame. La foule tombe d'accord. Les paroles du jeune homme font écho à nos peurs, à l'inquiétude qui monte, au manque de pain. Oui, on prépare une Saint-Barthélemy. Mais on n'y arrivera pas. Le comte d'Artois n'entrera pas à la tête de ses mercenaires dans Paris. Les petits mots de Camille ricochent partout, ils pissent, ils suintent, ils sont la forme de ce monde ; comme ceux de Mirabeau, ils touchent à une matière sans preuve, un stigmate, une foi ; loin du menuet du langage, ils sont un signe, compréhensible à tous et pourtant insondable ; ce sont les mots de tout le monde."

8 mars 2017

Sagesses de Sophie

Quoi de plus sain pour une romancière, un romancier que de se poser de bonnes questions sur le roman ? Alors que depuis trente ans, une chape anti-théorique s'est abattue sur les écrivains, Sophie Divry en soulève une autre, celle des idées reçues qu'elle époussette avec à-propos, de manière engagée et tonique, sans se départir d'une sage modestie. Et elle tente de proposer quelques "chantiers" sur l'art d'écrire.

5 mars 2017

Lumières

"La profonde et délicieuse jouissance qui vous monte au cœur devant certaines pages, devant certaines phrases, ne vient pas seulement de ce qu'elles disent; elle vient d'une accordance absolue de l'expression avec l'idée, d'une sensation d'harmonie, de beauté secrète, échappant la plupart du temps au jugement des foules. (...) Les mots ont une âme. La plupart des lecteurs, et même des écrivains, ne leur demandent qu'un sens. Il faut trouver cette âme qui apparaît au contact d'autres mots, qui éclate et éclaire certains livres d'une lumière inconnue, bien difficile à faire jaillir." 
Guy de Maupassant
Sophie Divry © Brive Mag

Dans son "Rouvrir le roman" (2017), oû il est question de métaphores, de style et de théories littéraires, Sophie Divry cite Maupassant dans l'hommage à son maître Flaubert.
Pourquoi Divry souhaite-t-elle rouvrir la théorie du roman ? Compte-rendu de l'essai de la jeune auteure ("La condition pavillonnaire", "Quand le diable sortit de la salle de bain") dans quelques jours. 

21 février 2017

Emmanuel Berl : auto-sabordement ?

"...nous ne voudrions pas accabler indûment la mémoire de Berl. 
Simplement y voir un peu clair, ce qui est peu commode, il faut bien l'avouer."
"Il joue avec les idées comme on joue à la balle et avec les mots comme on fait du cerceau. Il les pousse devant lui, espérant qu'ils vont rouler le plus longtemps possible sans tomber", écrivait Pascal Jardin. Emmanuel Berl ne sera jamais un «grand», de très belles pages mais pas une œuvre, ni un Malraux ni un Proust, parce qu'il porte en lui la conviction de "n'être rien ou peu s'en faut", de n'avoir pas à accomplir la destinée de poète ou professeur célèbre que souhaitait sa mère, éplorée par deux brillantes carrières familiales fauchées tôt par la maladie. Emmanuel fuira cette "mortifère obligation d'excellence".  

8 février 2017

Le moi inconsistant

"Suis-je tellement assuré de ma propre personne ? de mes parents qui meurent, de mes amis qui changent, des femmes qui dans ma vie apparaissent et disparaissent sans laisser de traces, vaines illuminations et vaines ténèbres, des livres que j'aime un jour et qui après m'ennuient, de mes propres phrases où en vain je cherche la marque de la pensée qui les dicta ?" (Emmanuel Berl, Méditation sur un amour défunt)

[...]

"...une personne n'est pas, comme j'avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille), mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n'existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l'aide de paroles et même d'actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que brillent la haine et l'amour." (Proust, Guernantes I)



Ces extraits d'un "égal pessimisme", mis en parallèle dans la biographie de Berl par Raczymow, en page 28 du Blanche Gallimard, augurent peut-être d'une lecture intéressante ? On y revient plus tard.

1 février 2017

1945, Islande

Ingjaldur de Hóll affirma alors d'un air sentencieux que jamais l'homme n'avait fabriqué d'outil qu'il ne pût maîtriser lui-même.
Un ouvrier agricole de Raudamel, bien gominé, se leva et dit pouvoir citer un exemple du contraire : Hédinn de Klaufnabrekka s'était fabriqué une brouette bien trop grande, l'avait remplie de bouse de vache et s'était mis en route pour descendre au pré du bas de la pente. Il avait soudain perdu le contrôle de la brouette qui était passée par-dessus le talus du fossé, où elle se trouvait encore.
Après cette histoire du tâcheron, le silence s'abattit sur l'assistance.

Bergsveinn Birgisson - La lettre à Helga

Hiroshima

30 janvier 2017

La lettre à Helga

Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson

"On pourrait à la rigueur accepter de vivre en ville, si l'on n'y devenait pas tellement ennuyeux à force d'y habiter. Même les canards de l'Étang, qui voient tout leur tomber cuit dans le bec, perdent leur éclat et leur caractère."

20 janvier 2017

Fragment apocryphe

Borges

Dans "Borges, de loin", Christian Garcin raconte qu'il est venu à Borges au départ d'un article de Javier Marías, publié dans la revue "Le Promeneur" en 1988 : "Borges : un fragment apocryphe de Sir Thomas Browne"

17 janvier 2017

Madame Lohmark et la Schwanneke

"Ce sont tous un peu mes enfants."
Pas besoin de l'écouter. C'était toujours la même chanson. La fourchette grimpa jusqu'à la bouche. Qui fut enfin remplie en quelques coups de dents.
"Certains doivent être... " Elle mâchait en parlant. "... – et j'ai réalisé ça récemment – aimés..." Elle déglutit. "... pour qu'on puisse les supporter." Fallait qu'elle fasse attention. Un animal parlant pouvait très vite se récolter des morceaux de nourriture dans la trachée.
"Quand vous les voyez là, devant vous, si découragés et si menus, parfois un peu insolents, à vrai dire il n'y a que deux solutions..."
Elle était la preuve vivante que l'être humain se distingue de l'animal non par l'exercice de la raison, mais par une aptitude au langage expansif.
"Décamper ou..."
Ce regard. Comme si elle s'excusait.
"Aimer."
Elle n'avait aucune pudeur. Son rouge à lèvres était déjà effacé, mais la ligne des contours restait visible. De la belle poudre claire qui bouche les pores. La nostalgie des feux de la rampe.
"Et j'ai toujours choisi l'amour."
Des trémolos dans la voix. Elle aurait vraiment dû être actrice. Elle l'était, d'ailleurs. Se laisser ainsi enivrer en public par ses propres fluctuations hormonales.

Judith Schalansky - L'inconstance de l'espèce


16 janvier 2017

L'espèce inadaptée

"Que restait-il de plus à faire que d'attribuer un sens quelconque 
au déroulement contingent et nécessaire des événements ?"

Traduit de l'allemand par Matthieu Dumont

L'année généreusement entamée – avec de vieux amis notoires, Faulkner, Bierce et Simenon – n'empêche pas le souvenir du ravissement des dernières heures de 2016 en compagnie de Judith Schalansky et L'inconstance de l'espèce ("Le cou de la girafe" en version originale).