21 avril 2017

Le palais des livres


La quatrième de couverture décrit exactement cet essai promenade : "En prenant des chemins quelque peu buissonniers, par exemple en allant voir quelle place les écrivains donnent aux faits divers, aux délices et aux affres de l'attente, à la tentation de l'inachevé, aux rapports entre vie privée et écriture, à la façon d'écrire l'amour, ces essais adoptent tout naturellement la revendication de Baudelaire sur le droit de se contredire. Et ils aboutissent à deux questions : Qu'est-ce qu'écrire ? Écrire est-il une raison de vivre ? L'une et l'autre, on s'en doute, ne peuvent que rester sans réponse.

8 avril 2017

Sauver la beauté

"L'idée m'en est venue à l'occasion d'une partie de tennis. Il m'arrive ainsi de claquer le plus beau geste tennistique qui se puisse accomplir : un revers. J'aime dans ce geste qu'il joigne la fluidité à la fulgurance. La vitesse de frappe est indispensable à son exécution et pourtant, je n'estime ce coup réussi que s'il imite la langueur ! Mon bras doit se plier sans effort apparent, la balle repartir de manière parfaitement oblique, avant de rebondir dans une sonorité que l'on n'imaginait pas reposante, comme si la balle, parvenue là-bas, dans ce paradis difficilement atteignable qu'est l'angle opposé, avait été déposée à une vitesse alentie. Mais que reste-t-il, hein ! d'un coup pareil, une minute plus tard ? Je te le dis : tant de beauté perdue.
C'est bien le but de ces enregistrements : sauver ce qui doit l'être. Faire bon emploi de l'ennui. Se consoler de vivre."

Jean Le Gall - Les lois de l'apogée


7 avril 2017

Les lois de l'apogée

Robert Laffont, 2016, 340 pages

Cette comédie humaine bien contemporaine n'aurait pas surpris Balzac puisque ses ressorts sont éternels, mais il aurait été sidéré par ses outrances – à moins que le monde littéraire déjà ? Jean Le Gall, mêlant personnages réels et fictifs, propose dans un roman dépourvu de "xyloglossie" (du grec xylon, bois et glossos, langue, souriez s'il vous plaît), une satire ciselée et caustique des univers de la mondanité parisienne – mondes politique, culturel et des affaires – qui dessinent l'archétype des grands dîners de la capitale.

29 mars 2017

L'attente

"Je pense avoir vécu l'attente à l'état pur, je veux dire celle où l'on n'attend pas quelque chose. L'attente de rien. [...]. On vous aligne, on vous fait marcher jusqu'au coin du casernement. Et là, on vous dit : «Attendez !» Quoi ? [...]. 
Le bidasse en treillis est ainsi semblable, malgré les apparences, aux personnages de Piero della Francesca, montrant par leur froideur même qu'ils vivent dans l'éternel présent de l'homme sans passé ni avenir. Ils sont, un point c'est tout."
Roger Grenier - Le palais des livres 

28 mars 2017

Retour à Babylone

Une lecture fructifie parfois tardivement. Je découvre ce matin un article intéressant de Marc Weitzmann dans le Magazine Littéraire de septembre 2016 à propos du dernier livre de Yamina Reza, chroniqué auparavant ici. Il apporte un regard élargi et plus averti que je n'aurais pu sur ce roman (policier ?) insolite (burlesque ?), au-delà de la comédie de boulevard à laquelle on peut hâtivement l'assimiler. 
Weitzmann mentionne l'écrivain hongrois Imre Kertész, le cosmopolitisme ("Le cosmopolitisme d'autrefois n'est plus possible, l'appartenance reste inaccessible – et d'ailleurs non souhaitée") et "l'anti-Simenon ou l'anti-Colombo" de Reza. 

Utile si vous avez lu ou projetez de lire "Babylone".


22 mars 2017

À l'assaut de la Bastille


"Camille [Desmoulins] propose au peuple la colère. Il grimpe sur une table devant le café de Foy. «On prépare une Saint-Barthélemy des patriotes», lance-t-il. C'est sa formule la plus célèbre, son moment de grâce. Le mot patriote est alors une sorte de sésame. La foule tombe d'accord. Les paroles du jeune homme font écho à nos peurs, à l'inquiétude qui monte, au manque de pain. Oui, on prépare une Saint-Barthélemy. Mais on n'y arrivera pas. Le comte d'Artois n'entrera pas à la tête de ses mercenaires dans Paris. Les petits mots de Camille ricochent partout, ils pissent, ils suintent, ils sont la forme de ce monde ; comme ceux de Mirabeau, ils touchent à une matière sans preuve, un stigmate, une foi ; loin du menuet du langage, ils sont un signe, compréhensible à tous et pourtant insondable ; ce sont les mots de tout le monde."

8 mars 2017

Sagesses de Sophie

Quoi de plus sain pour une romancière, un romancier que de se poser de bonnes questions sur le roman ? Alors que depuis trente ans, une chape anti-théorique s'est abattue sur les écrivains, Sophie Divry en soulève une autre, celle des idées reçues qu'elle époussette avec à-propos, de manière engagée et tonique, sans se départir d'une sage modestie. Et elle tente de proposer quelques "chantiers" sur l'art d'écrire.

5 mars 2017

Lumières

"La profonde et délicieuse jouissance qui vous monte au cœur devant certaines pages, devant certaines phrases, ne vient pas seulement de ce qu'elles disent; elle vient d'une accordance absolue de l'expression avec l'idée, d'une sensation d'harmonie, de beauté secrète, échappant la plupart du temps au jugement des foules. (...) Les mots ont une âme. La plupart des lecteurs, et même des écrivains, ne leur demandent qu'un sens. Il faut trouver cette âme qui apparaît au contact d'autres mots, qui éclate et éclaire certains livres d'une lumière inconnue, bien difficile à faire jaillir." 
Guy de Maupassant
Sophie Divry © Brive Mag

Dans son "Rouvrir le roman" (2017), oû il est question de métaphores, de style et de théories littéraires, Sophie Divry cite Maupassant dans l'hommage à son maître Flaubert.
Pourquoi Divry souhaite-t-elle rouvrir la théorie du roman ? Compte-rendu de l'essai de la jeune auteure ("La condition pavillonnaire", "Quand le diable sortit de la salle de bain") dans quelques jours. 

21 février 2017

Emmanuel Berl : auto-sabordement ?

"...nous ne voudrions pas accabler indûment la mémoire de Berl. 
Simplement y voir un peu clair, ce qui est peu commode, il faut bien l'avouer."
"Il joue avec les idées comme on joue à la balle et avec les mots comme on fait du cerceau. Il les pousse devant lui, espérant qu'ils vont rouler le plus longtemps possible sans tomber", écrivait Pascal Jardin. Emmanuel Berl ne sera jamais un «grand», de très belles pages mais pas une œuvre, ni un Malraux ni un Proust, parce qu'il porte en lui la conviction de "n'être rien ou peu s'en faut", de n'avoir pas à accomplir la destinée de poète ou professeur célèbre que souhaitait sa mère, éplorée par deux brillantes carrières familiales fauchées tôt par la maladie. Emmanuel fuira cette "mortifère obligation d'excellence".  

8 février 2017

Le moi inconsistant

"Suis-je tellement assuré de ma propre personne ? de mes parents qui meurent, de mes amis qui changent, des femmes qui dans ma vie apparaissent et disparaissent sans laisser de traces, vaines illuminations et vaines ténèbres, des livres que j'aime un jour et qui après m'ennuient, de mes propres phrases où en vain je cherche la marque de la pensée qui les dicta ?" (Emmanuel Berl, Méditation sur un amour défunt)

[...]

"...une personne n'est pas, comme j'avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille), mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n'existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l'aide de paroles et même d'actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que brillent la haine et l'amour." (Proust, Guernantes I)



Ces extraits d'un "égal pessimisme", mis en parallèle dans la biographie de Berl par Raczymow, en page 28 du Blanche Gallimard, augurent peut-être d'une lecture intéressante ? On y revient plus tard.